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Demain, tous crédules ?

"Nous devenons de plus en plus stupides. Ça se passe en ce moment, ça ne va pas s'arrêter, et on a intérêt à réfléchir à ce que nous allons faire avec ça. Si nous ne faisons rien, la civilisation qui repose sur l'intelligence ira en sens inverse. Et tout laisse penser que c'est déjà en train d'arriver."

Une pyramide de Kapla (la civilisation ?) s'effondre sous nos yeux alors que celui qui parle ainsi, Edward Dutton, enlève une pièce de la base.

De quoi émouvoir le téléspectateur en train de tripoter machinalement le Rubik's cube qu'un enfant a laissé trainer sur la table basse du salon.

Car "ça", c'est la baisse du quotient intellectuel (QI) qui est constatable depuis plusieurs années dans différents pays européens selon Edward Dutton, le premier "lanceur d'alerte" qui alimente le prologue  de "Demain, tous crétins ?". Pour ma part, j'ai reçu l'annonce de diffusion du dernier documentaire vedette d'ARTE via un mail de CNRS-Images (coproducteur avec ARTE), du fait de l'intervention dans celui-ci d'une chercheuse du CNRS, Barbara Demeneix. Un gage de sérieux ai-je donc inévitablement pensé. Ma déception fut à la hauteur de mon fragile espoir. Fragile, car un titre provocateur s'accorde généralement mal avec une froide objectivité. À propos du titre, le commentaire d'un internaute sur le site d'ARTE :"Titre d'article ignoble et racoleur. L'association des termes "autisme, crétins et imbécilité" (sans parler perte de QI) est inadmissible et révélateur de l'obscurantisme associé à la crasse intellectuelle de journaliste en quête d'audience pour une chaine parfois dramatiquement décevante. Une honte."

Excessif ? Peut-être pas tant que cela.

Je n'ai pas l'intention ici de décortiquer l'ensemble du documentaire, mais seulement de livrer quelques infos que je juge éclairantes.

Revenons à la "tête de gondole", Edward Dutton qui a tout de même publié plusieurs articles scientifiques sur le sujet dont celui qui apparait à l'image. Une capture d'écran plus tard, il est aisé de retrouver le pdf de l'article, en accès libre (https://www.gwern.net/docs/iq/2016-dutton.pdf), intitulé "The negative Flynn Effect: A systematic literature review" (L'effet Flynn négatif : une revue systématique de la littérature). Incidemment, on apprend l'existence de l'effet Flynn du nom de celui qui a décrit dans les années 80 l'accroissement du QI chez les Américains entre 1938 et 1978. C'est ce que décrit la première partie de la courbe bleue qui se déroule à l'écran. On aurait déjà aimé un commentaire sur cet effet dont les causes sont probablement multiples (https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Flynn) et qui aurait pu apporter un éclairage éventuel sur les raisons du "déclin".

Passons, et parcourons rapidement l'article mis en lumière par les documentaristes. On lit à la sixième page :

"...it is unclear why some Western countries, such as the USA, continue to display a positive Flynn Effect." (... il n'est pas clair pourquoi certains pays occidentaux, dont les USA, continuent à montrer un effet Flynn positif)

Tiens, tiens, cette inversion de la courbe ne concerne donc pas l'ensemble des pays occidentaux, et notamment pas les USA chez lesquels le QI continue d'augmenter. Et pourquoi donc Edward Dutton ne fait pas mention de cette phrase dont il est le coauteur en 2016 ? N'aurait-il pas fait preuve d'un sens de l'objectivité louable en soulignant la complexité de l'affaire ?  Gageons que l'omission d'une telle précision partait d'une intention louable : celle d'éviter de mettre le téléspectateur dans l'embarras en heurtant la logique de l'enquête qui montre par la suite combien l'environnement "chimique" des citoyens américains est délétère ...

De toute façon, parmi les causes hypothétiques à l'oeuvre dans le déclin du QI (en France ou en Allemagne) qui sont évoquées dans l'article, on ne trouve nulle trace du déficit en iode, des perturbateurs endocriniens, des retardateurs de flamme ou des pesticides qui sont les "coupables désignés" dans la suite du documentaire. On laisse ici au téléspectateur, un bel exemple de manipulation mentale, le soin de faire lui-même le lien, grâce à un habile enchainement où la chute de la pyramide de Kapla laisse place aux douces sonorités d'un violon.

La violoniste n'est autre que Barbara Demeneix, la seconde lanceuse d'alerte, caution scientifique du fait de ses compétences (véritables) dans le domaine des hormones thyroïdiennes (directrice adjointe d'un laboratoire qui dépend en partie du CNRS et unique conseillère scientifique du documentaire). Sauf que derrière le Docteur Demeneix, se cache Miss Barbara, militante et entrepreneuse, cofondatrice et administratrice de la société Watchfrog, dont on voit les beaux têtards fluorescents, spécialisée dans la détection de polluants dans l'eau, en particulier les perturbateurs endocriniens. Certains pourraient y voir comme un léger conflit d'intérêts, mais bon comme elle défend la "bonne cause" d'autres sont prêts à fermer les yeux. Comme Michèle Rivasi, députée européenne membre d'Europe Écologie Les Verts, que l'on voit en train de recevoir Barbara Demeneix et qui n'a pas l'habitude de s'embarrasser de précautions quand il s'agit de "tordre" la science quand cela lui convient (voir par exemple : https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/030217/anti-vaccination-au-parlement-europeen-michele-rivasi-desavouee).

Pour en savoir plus sur la "face cachée" de Barbara Demeneix : http://seppi.over-blog.com/2017/02/perturbateurs-endocriniens-le-naufrage-militant-de-mme-barbara-demeneix.html.

Je laisse le soin au lecteur d'évaluer lui-même son QI (gageons qu'il existe moult sites pour ce faire) afin de se rassurer (éventuellement), à moins qu'il ne soit convaincu du peu de pertinence du QI pour évaluer correctement toutes les formes d'intelligence (http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1324).

Il n'empêche, le titre de mon billet, au-delà du clin d'oeil à celui du documentaire, est l'expression de mon étonnement grandissant face à l'étendue de la crédulité à laquelle font appel nombre d'émissions sur cette chaine culturelle qu'est ARTE (dont je continue néanmoins d'apprécier d'autres facettes) ou sur laquelle reposent nombre de salons "branchés" à la mode. Marseille n'est pas en reste avec la dernière édition du salon Artemisia (parcourir certains titres sur https://www.salon-artemisia.com/visiteur_programme/ateliers-conferences/ pour s'en convaincre) qui est devenu le grand fourre-tout du n'importe quoi... pourvu que ça plaise. À qui ? À certains crédules, ma foi...

Christophe de la Roche Saint André

Chercheur CNRS

Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille